Un moment d’intense bonheur: la tentation (1964)

C’était un des derniers jours de juillet 1964. Le stage sur Mystère IV touchait à sa fin. Pour moi tout avait bien marché. J’allais être breveté "châsse" sur la base aérienne où mon père avait été mobilisé et où, peu avant Noël 1939, il avait connu un grave accident. C’était arrivé à l’atterrissage, m’a-t-on dit, par un jour de brouillard dense et cela mit une fin dramatique à sa carrière de pilote. Il n'en était pas mort mais c'est ainsi que la guerre, l'ayant grièvement blessé, le sépara pour toujours de sa famille. Quelques jours plus tard je venais au monde.


Était-ce un vendredi? Je le crois, et puis le vendredi est un jour souriant. Ma mission était simple, je partais seul pour un vol de voltige. L’axe était matérialisé par la superbe ligne droite d’une route nationale située au sud de la Loire et orientée nord/sud, à mi-distance de Tours et de Saumur. Tout compris, le vol devait durer un peu moins d’une heure. Le temps était au beau fixe, le ciel était d’azur, la visibilité excellente. Je reconnus bien vite la route qui allait me servir d’axe au dessus de laquelle j’allais trente minutes durant enchaîner boucles, tonneaux, huit cubains*, rétablissements, cabrés à 60°d’inclinaison, demi-tonneaux et piqués, tout cela entre 10 000 et 20 000 pieds ou, si l’on préfère le système métrique, entre 3000 et 6000 mètres d’altitude.

Le Mystère IV A

Beaucoup de "G" c’est à dire d’accélérations tête-jambes, quelques débuts de voile noir** que traduit le rétrécissement du champ visuel, l’oxygène en débit à 100% pour être au maximum de mes moyens, c’est aussi tout cela une séance de voltige. Tout ce qu’un "chasseur", si jeune soit-il, aime!

Je terminai par un ultime rétablissement: cela s’effectue au sommet d’une boucle, la tête en bas et l’avion à vitesse relativement basse, il faut exécuter un demi-tonneau en pilotant au pied et au manche de façon bien coordonnée, en ayant bien conscience que l’on vole sur un avion à aile en flèche. De la cabine de pilotage, sur Mystère IV A , on a beau tourner la tête on ne voit pas les ailes. Cela procure une étrange sensation aux jeunes pilotes qui n'ont volé que sur des avions à ailes droites: l'impression d'être lancé dans l'espace dans une bulle de plexiglass.

A 20 000 pieds, je me mis en virage vers la base et en profitai pour contempler de là-haut la campagne tourangelle, le cours majestueux de la Loire, moitié eau moitié sable, Saumur pas bien loin avec son île… Je me dis alors que jamais de ma vie je ne pourrai être plus heureux que je ne l’étais à cet instant, après trente minutes aussi intenses.


Je ne sais s’il est arrivé à d’autres d'avoir l'esprit traversé par une telle tentation ou par la pensée d’une telle tentation… C’était tellement simple à exécuter. Il suffisait de repartir en une ultime série de voltige et, au moment où l’avion se trouve à la verticale, en piqué de la dernière boucle du dernier huit cubain… oublier de redresser. Tentation de l’autodestruction, faisant fi de toute autre considération. Tentation ou bien plutôt émanation d’un romantisme mortifère ?

A 24 ans il est permis d’être romantique mais il y a des limites et mon ange gardien me souffla que c’était là bien folle pensée dénuée de tout fondement. De tels moments de bonheur, il m’en promettait beaucoup, beaucoup d’autres. Je ne demandai qu'à le croire, bien sûr, et la suite montra qu’il avait bien raison.

Je mis le cap vers Tours et entamai bientôt une descente à vue en effectuant, une fois par la gauche, une fois par la droite, des tonneaux barriqués. Cette figure permet de faire tourner l’avion autour d’un axe avec un angle de plus de 30 degrés en maintenant un facteur de charge constant de 1 G: la tête en bas, le pilote reste parfaitement assis sans pendre dans les bretelles… comme s'il se trouvait dans son salon. Ce fut bientôt l’arrivée au point initial pour entrer dans le circuit d'atterrissage. La routine du retour en somme.

Quelques jours plus tard, je recevais avec un plaisir immense mon "macaron" de pilote militaire breveté, certifié "Châsse". Le roi était mon cousin! Quant à mon père, que je n’avais vu qu’une fois en 24 ans... il n’était pas là.


Le Macaron des chasseurs de l'Aéronavale
"l’étoile pour te guider, les ailes pour te porter,
l’ancre pour t’amarrer et la couronne pour te dire adieu"


Goz Beïda le 7 juillet 2OO2

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* huit cubain : une figure de quatre boucles enchainées où le pilote, au moment où l'avion est vertical , en montée ou en descente à son choix, fait faire une rotation de 90 degrés à sa machine. La figure se termine par un rétablissement.

** voile noir : si le facteur de charge est trop fort - variable avec la forme physique du pilote - le sang arrive difficilement à la tête, le cerveau est de moins en moins irrigué, le champ visuel rétrécit et finit par se fermer: c'est le voile noir!

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En Bonus: une vidéo de voltige sur Myster IV de 1961, cliquez ICI

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