Tir au but… cible abattue ! (1971)

En ce mois de février 1971, la Flottille 14F où j’étais chef du service "Opérations" était une fois encore stationnée sur la base aéronavale de Nîmes-Garons. C’était l’époque où, fort de toutes les qualifications possibles sur Crusader (confirmé jour et nuit à l’appontage, carte verte* avec les minima météo en plafond et en visibilité attribués à son détenteur, tir de missiles Air/Air Matra 530 et Sideminder et chef de patrouille), j’étais en plus " leader" de la section de deux avions en charge de la présentation en vol lors des diverses manifestations aériennes. En quatre ans à peine sur Crusader, j’avais déjà effectué 1000 heures sur l’avion dont 200 de nuit. L’année précédente j’avais été chef de service sur la Jeanne d’Arc et l’avenir m’était ouvert à 30 ans à peine… ou 30 ans déjà.

J’avais bien, pour diverses raisons, songé à quitter mes chers avions pour ceux beaucoup plus gros d’Air France mais je n'avais pas dépassé, dans les dédales de notre compagnie très nationale, le premier barrage en la personne d’une blonde secrétaire qui décréta qu’on n’avait pas besoin de moi. J’avais aussi songé à partir pour l’Australie, en recherche à cette époque d’immigrants venus de la blanche Europe et de pilotes avec un bon bagage. Soazic, déjà elle, était prête à aller voir comment l’on vit la tête en bas. Mais rien de cela ne se fit et la vie de flottille continua.

A cette époque, l’amiral commandant l’aviation embarquée avait une véritable aversion pour le Crouze. Cet officier au passé glorieux et au physique de condottiere, avait aussi un côté "écolo" qui se traduisit par l’ordre de faire expérimenter par deux pilotes le décollage systématique sans post-combustion, à seule fin de diminuer les nuisances sonores, de jour comme de nuit, même à Hyères où la piste était ultra courte. Je fus désigné comme l’un des deux. Vous avez dit "Sécurité des vols"? Vous connaissez beaucoup de pilotes qui décollent avec seulement un moteur sur deux ou avec la moitié de la puissance?

Bien sûr à Hyères, en fonction de la température, il fallait calculer la quantité de carburant qu’il était possible d’emporter pour que la longueur réduite de la piste permette tout de même le décollage. Ainsi fut fait... Le Crouze m’aimait bien, j’avais en lui une confiance qui ne s’est jamais avérée excessive et il ne m’a jamais "lâché". A Hyères, une fois atteinte la vitesse de décollage, nous nous amusions – l’avion et moi – à rester collés à la piste jusqu’à l’extrémité, histoire de donner quelques sueurs froides aux contrôleurs, au commandant de la base, au chef des Opérations… dont les bureaux donnaient sur la piste. Agaceries ou gamineries de pilote, dont je garde un excellent souvenir...


Or donc, en ce mois de février, la 14F devait tirer (en vue de l’abattre) sur des avions cibles CT 20 lancés de l’île du Levant près de Hyères armés avec des obus inertes de 20 m/m. Le Crusader, quant à lui, était équipé de quatre canons placés deux par deux, l’un au dessus de l’autre, dans le fuselage de part et d’autre du cockpit. En entrainement nous n’armions que deux canons, un de chaque bord.

Pour ce type de vol, l’avion-cible évoluait entre 5000 et 10000 pieds, soit 1500 et 3000 mètres d’altitude, sur un axe qu’il parcourait dans les deux sens jusqu'à’ épuisement de son carburant, sauf s’il avait été abattu avant. Sa taille réduite en faisait une cible malaisée à atteindre. Pour ce faire, nous venions pas section de deux avions, avec un écart suffisant dans la noria de tir pour que l’un annonce fin de passe ("out" dans le jargon) quand l’autre annonçait "in" (c’est à dire début de passe), le point de départ se situant à une altitude d’environ 3000 pieds supérieure à celle de la cible et sur l’avant de son travers.

Depuis deux jours, les meilleurs s’y étaient déjà essayés… en vain. L’avion-cible n’avait jamais été abattu et retombait, carburant épuisé, au bout d’un parachute. Je partis à mon tour avec, comme équipier, un jeune pilote sur la progression de qui je veillais ; il avait un sens inné de la cinématique relative et il était réceptif à mes idées sur le vol en général et sur la chasse tout temps en particuliers. Fort de mon score en tir canon air/air sur panneau remorqué de la campagne de tirs du mois d’août (soit en toute modestie: deuxième en pourcentage, premier en régularité) et de l’enseignement tiré de la lecture des récits de chasse de la deuxième guerre mondiale, je partis décidé à faire - une fois n’est pas coutume - ce qui était interdit: j’arrivai donc pour une première passe de tir, plein arrière et en dessous de la cible que j’alignai dans le viseur et, à la distance voulue, j’appuyai sur la détente. Les obus avec traceurs me donnaient une idée précise de leur trajectoire. Bien sûr la durée de tir se mesure en secondes, trois, peut-être quatre, et lors de la première passe, je ne corrigeai pas assez et je vis la rafale d’obus passer juste en dessous de la cible.

"Leader, deuxième passe, in": j'engage de nouveau l’avion dans la trajectoire me conduisant une fois encore plein arrière, en dessous, en montée. Complètement concentré sur l’objectif, les boutons d’armement sur "on", sélecteur sur "canons"… Dans le viseur, le court empennage de l’avion-cible grossit et lorsqu’il parvient à la taille requise pour débuter un tir efficace, j’appuie sur la détente. Les premiers obus avec traceur passent encore en dessous. J’augmente avec souplesse le cabré de l’avion, je vois alors les obus frapper le ventre de la cible et… le carburant qui s’en échappe! Fin de tir, plein gaz, "Leader out, tir au but observé" annonçai-je, en virage serré à droite et en montant. Tout cela n’avait duré que deux ou trois secondes, autant dire deux ou trois siècles tant il est vrai que leur intensité provoque une dilatation du temps. Mon équipier eut le temps d’effectuer une deuxième passe avant que le contrôleur du centre d’essais de Méditerranée nous annonce: "arrêt moteur, perte de contrôle de la cible" puis " cible abattue".

En rentrant à Nîmes, 30 minutes plus tard, je jubilais… Il n’était que de voir la tête des autres pour comprendre que nous venions de faire des jaloux. Et c’est là un petit plaisir qui ne coûte pas cher et ne fait finalement de mal à personne. Fidèle jusqu’à aujourd’hui au précepte "n’avoue jamais!" la façon dont je m’y étais pris resta un secret, tout comme le rôle des lectures de récits de guerre parmi lesquels "Le grand Cirque" de Pierre Clostermann et "Jusqu’au bout sur nos Messerschmitt" du général Galland

Goz Beïda le 11 juillet 2002

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*Carte verte : cette carte concrétisait à l’issue d’un stage d’une semaine dans un escadron spécialisé de l’Armée de l’Air et un vol de contrôle effectué sous capot, donc sans rien voir à l’extérieur, l’aptitude d’un pilote à voler avec précision à l’aide des seuls instruments de bord. Selon le niveau (carte blanche ou carte verte) le pilote était autorisé à voler par des conditions de visibilité et de plafond plus ou moins réduites appelées les "minima-pilotes".

Coup de chaleur (1964)

C’était en juin 1964. J’étais affecté en flottille pré-opérationnelle, la 15F, armée d'Étendard IV M.


Étendard IV M à l’appontage


Quelques mois plus tôt, la décision de me "virer" en même temps que plusieurs autres jeunes pilotes avait été prise. Après une progression initiale effectuée au sein de l’Armée de l’ Air, nous étions alors en stage à l’escadrille ayant, entre autres choses, la charge de notre "navalisation". Fort d’une qualification à l’appontage sur Fouga zéphir* qui m’avait valu quelques félicitations publiques et d’une progression sur Mystère IV A plutôt bonne, je m’étais battu pour convaincre le commandement de l’erreur qu’il faisait et j’avais convaincu...

Fouga zéphir

C’est que le parcours d’un jeune pilote est une longue course d’obstacles qui ne sont pas tous techniques et qu’il faut beaucoup de détermination pour les franchir quand ils se présentent. Quand le reproche formulé (ou le prétexte invoqué) me fut exposé, à savoir d’être "un loup solitaire alors que dans l’aviation embarquée les loups vivent en meute", eh bien la seule chose que je trouvai alors à faire fut de retrousser les babines pour montrer les crocs. Et cela avait marché !

J’avais déjà eu le coup de foudre pour le Crouze - un rêve inaccessible pour un jeune pilote - et la 15F était encadrée par des officiers dont la conversation tournait ostensiblement autour de la façon de virer les pilotes stagiaires. Bonjour l’ambiance! Heureusement, les deux officiers mariniers moniteurs étaient dans une état d’esprit radicalement différent. L’un, toujours impeccable et parfaitement coiffé, était d’une exquise courtoisie et d’une adresse en vol exceptionnelle – il présentait l’avion en voltige à (très) basse altitude lors des manifestations aériennes. L’autre, homme simple, au meilleur sens de ce terme, et plaisant, Breton du Finistère, attentif à faire passer son savoir à la génération montante, était auréolé du titre de héros de Hyères pour avoir retardé son éjection jusqu’à la dernière seconde à la suite d’une panne-réacteur au décollage. Il avait ainsi évité que la machine ne se fracasse sur un hôpital pour enfants malades se trouvant dans l’axe de la piste! C’était l’époque où la presse ironisait sur les malheurs du tout nouveau fer de lance de la Marine, rebaptisé pour la circonstance "Kamikaze IV M" à cause de son taux d’accident. Mais pour les stagiaires que nous étions, armés d’une motivation inoxydable, ce n’était pas l’avion que nous craignions mais l’engeance "monitariale" comme nous l’appelions entre nous...

Cet après-midi-là, je devais effectuer en tête un vol d’assaut à très basse altitude avec plusieurs objectifs à trouver en Haute Provence, dans les Alpes et dans les Cévennes. Mon instructeur était justement notre héros préféré. Au ras du sol, le paysage défile vite et je ne disposais, comme moyens fiables pour naviguer, que du compas, de l’indicateur de vitesse et de la carte bien sûr. Un œil dehors pour éviter tout ce qui vole et tout ce qui traine, comme les lignes électriques à haute tension par exemple, un œil dedans pour pour lire la carte et contrôler les instruments moteurs et de vol.

Décollage à 13h30 par 35° à l’ombre sous le ciel de Provence. A peine décollé, je compris que la climatisation était bloquée sur… plein chaud, avarie bien connue mais que je n’osai annoncer: j’entendais déjà le responsable des vols "si vous n’avez pas envie de voler, etc. etc." En effet, au cours de deux missions précédentes, je n'avais pas effectué le vol car à la mise "plein gaz sur frein" avant décollage, j'avais signalé que les paramètres moteur n'étaient pas bons. Le chef du service 'Vols' m'avait alors clairement fait comprendre que, pour un pilote-stagiaire, je n'étais pas vraiment motivé... Tout plutôt que cela! Et je me tins coi. A 700 km/h, au ras des collines, montagnes, lignes à haute tension, il me fallait "tenir" et surtout ne rien dire. Le mélangeur d’oxygène avec l’air cabine était depuis longtemps sur la position "oxygène 100%". Alors qu’une heure de ce régime me conduisait peu à peu au bord de l’évanouissement, je trouvai cependant l’un après l’autre tous les objectifs .

Quand la fin du vol arriva, il fallut entrer dans le circuit d’atterrissage. Cela se faisait en arrivant du nord par un passage à la verticale de la base, suivi d'un éloignement en descente avant de se présenter dans l’axe de la piste et de breaker** (pour "casser" la vitesse) par un virage serré de 180 degrés jusqu’à la branche, vent arrière, train, volets, parachute armé.*** Pas de chance: à l’heure du poser, la piste en service, face à l’est, obligeait à effectuer une présentation par virage à droite pour ne pas survoler la ville alors que comme la plupart des chasseurs je préférais (et préfère encore) la présentation finale par virage à gauche, plus "naturelle" quand on tient le manche de la main droite. Je voyais trouble, j’étais détrempé mais ne disais toujours rien. La piste est courte à Hyères et il faut se poser de façon précise, en vitesse et en tout début de bande, ce que je réussis à faire.

Après avoir dégagé la piste, j’annonçai enfin mes ennuis car, avec ce genre de panne, il est impossible pour le pilote d’ouvrir la verrière de l’intérieur! Arrivé à l’aire de stationnement, le supplice dura encore plusieurs minutes. Enfin je fus libéré. Je restai assis immobile pendant une demi-heure quand j’eus enfin l’idée de prendre mon pouls: 180 pulsations/minute! Je n’ai jamais su à combien avait battu mon cœur en vol… 200, 220? Mon chef de patrouille fut bien étonné… et probablement inquiet a posteriori. Mais du côté des responsables de la sécurité des vols il n’y eut aucune réaction, ni visite au médecin du personnel navigant, ni fiche d’incident… Je compris alors pourquoi, lors de la visite d’admission, les médecins avaient été si regardants sur le système cardiaque!

C’est ainsi que je pris peu à peu conscience de ce que sécurité - ou insécurité - pouvait signifier. Ceci s’ajoutait à la liste d’observations que j’avais déjà faites. Je me suis peu à peu forgé une philosophie de la sécurité des vols avec l’enseignement reçu d’autres ainés: question de mission et d’environnement peut-être? La mission de chasse tout temps, de jour et de nuit par météo souvent difficile à la pointe du Finistère, est une école de rigueur et de discipline. C’est pour cela peut être que je suis toujours rentré au terrain avec mes équipiers… et grâce aussi à beaucoup de chance, sans laquelle rien n‘est possible.

Au cours des trois années où j’officiais en Flottille comme second puis les deux années suivantes comme commandant, la Flottille eut le bonheur de ne jamais perdre un avion.

Merci la chance.

Goz Beïda le 11 juillet 2002


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* Fouga Zephir : avion école dérivé du Fouga Magister et équipé de deux moteurs Marboré 4 moins puissants, d'une crosse et d'un train d'atterrissage renforcé pour l'appontage.

** Breaker : mot de franglais. Pendant la guerre, avec l'activité intense de nombreux avions, il était nécessaire pour accélérer le mouvement de les présenter en patrouilles de 2, 4 ou plus, arrivant à la bonne vitesse sur l'axe d'atterrissage. Travers piste, les avions entament un virage serré en réduisant le régime-moteur pour "casser" la vitesse (break en anglais) jusqu'à celle de la configuration d'atterrissage. Cette procédure est toujours en usage lorsque la météo le permet.

*** Parachute armé : Les Étendards étaient équipés d'un parachute de queue dont l'emploi permettait de freiner l'avion en cas d'interruption du décollage ou d'atterrissage sur piste courte. Une commande permettait d'armer le système de déploiement ou de le désarmer le reste du vol.

Un moment d’intense bonheur: la tentation (1964)

C’était un des derniers jours de juillet 1964. Le stage sur Mystère IV touchait à sa fin. Pour moi tout avait bien marché. J’allais être breveté "châsse" sur la base aérienne où mon père avait été mobilisé et où, peu avant Noël 1939, il avait connu un grave accident. C’était arrivé à l’atterrissage, m’a-t-on dit, par un jour de brouillard dense et cela mit une fin dramatique à sa carrière de pilote. Il n'en était pas mort mais c'est ainsi que la guerre, l'ayant grièvement blessé, le sépara pour toujours de sa famille. Quelques jours plus tard je venais au monde.


Était-ce un vendredi? Je le crois, et puis le vendredi est un jour souriant. Ma mission était simple, je partais seul pour un vol de voltige. L’axe était matérialisé par la superbe ligne droite d’une route nationale située au sud de la Loire et orientée nord/sud, à mi-distance de Tours et de Saumur. Tout compris, le vol devait durer un peu moins d’une heure. Le temps était au beau fixe, le ciel était d’azur, la visibilité excellente. Je reconnus bien vite la route qui allait me servir d’axe au dessus de laquelle j’allais trente minutes durant enchaîner boucles, tonneaux, huit cubains*, rétablissements, cabrés à 60°d’inclinaison, demi-tonneaux et piqués, tout cela entre 10 000 et 20 000 pieds ou, si l’on préfère le système métrique, entre 3000 et 6000 mètres d’altitude.

Le Mystère IV A

Beaucoup de "G" c’est à dire d’accélérations tête-jambes, quelques débuts de voile noir** que traduit le rétrécissement du champ visuel, l’oxygène en débit à 100% pour être au maximum de mes moyens, c’est aussi tout cela une séance de voltige. Tout ce qu’un "chasseur", si jeune soit-il, aime!

Je terminai par un ultime rétablissement: cela s’effectue au sommet d’une boucle, la tête en bas et l’avion à vitesse relativement basse, il faut exécuter un demi-tonneau en pilotant au pied et au manche de façon bien coordonnée, en ayant bien conscience que l’on vole sur un avion à aile en flèche. De la cabine de pilotage, sur Mystère IV A , on a beau tourner la tête on ne voit pas les ailes. Cela procure une étrange sensation aux jeunes pilotes qui n'ont volé que sur des avions à ailes droites: l'impression d'être lancé dans l'espace dans une bulle de plexiglass.

A 20 000 pieds, je me mis en virage vers la base et en profitai pour contempler de là-haut la campagne tourangelle, le cours majestueux de la Loire, moitié eau moitié sable, Saumur pas bien loin avec son île… Je me dis alors que jamais de ma vie je ne pourrai être plus heureux que je ne l’étais à cet instant, après trente minutes aussi intenses.


Je ne sais s’il est arrivé à d’autres d'avoir l'esprit traversé par une telle tentation ou par la pensée d’une telle tentation… C’était tellement simple à exécuter. Il suffisait de repartir en une ultime série de voltige et, au moment où l’avion se trouve à la verticale, en piqué de la dernière boucle du dernier huit cubain… oublier de redresser. Tentation de l’autodestruction, faisant fi de toute autre considération. Tentation ou bien plutôt émanation d’un romantisme mortifère ?

A 24 ans il est permis d’être romantique mais il y a des limites et mon ange gardien me souffla que c’était là bien folle pensée dénuée de tout fondement. De tels moments de bonheur, il m’en promettait beaucoup, beaucoup d’autres. Je ne demandai qu'à le croire, bien sûr, et la suite montra qu’il avait bien raison.

Je mis le cap vers Tours et entamai bientôt une descente à vue en effectuant, une fois par la gauche, une fois par la droite, des tonneaux barriqués. Cette figure permet de faire tourner l’avion autour d’un axe avec un angle de plus de 30 degrés en maintenant un facteur de charge constant de 1 G: la tête en bas, le pilote reste parfaitement assis sans pendre dans les bretelles… comme s'il se trouvait dans son salon. Ce fut bientôt l’arrivée au point initial pour entrer dans le circuit d'atterrissage. La routine du retour en somme.

Quelques jours plus tard, je recevais avec un plaisir immense mon "macaron" de pilote militaire breveté, certifié "Châsse". Le roi était mon cousin! Quant à mon père, que je n’avais vu qu’une fois en 24 ans... il n’était pas là.


Le Macaron des chasseurs de l'Aéronavale
"l’étoile pour te guider, les ailes pour te porter,
l’ancre pour t’amarrer et la couronne pour te dire adieu"


Goz Beïda le 7 juillet 2OO2

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* huit cubain : une figure de quatre boucles enchainées où le pilote, au moment où l'avion est vertical , en montée ou en descente à son choix, fait faire une rotation de 90 degrés à sa machine. La figure se termine par un rétablissement.

** voile noir : si le facteur de charge est trop fort - variable avec la forme physique du pilote - le sang arrive difficilement à la tête, le cerveau est de moins en moins irrigué, le champ visuel rétrécit et finit par se fermer: c'est le voile noir!

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En Bonus: une vidéo de voltige sur Myster IV de 1961, cliquez ICI

Percée à hauts risques

En ce début du mois de décembre 1975, je commandais la Flottille 12 F. Les officiers d’active volontaires pour le Crouze, où 25% des vols étaient effectués de nuit, s’étaient faits rares, force était de le constater. Pour trois que l’on trouvait à la 12 F, il y en avait douze à la Flottille 11 F, armée d I’Etendard IV dont les missions n’étaient exécutables que de jour. Pour eux, le vol de nuit était secondaire, se réduisant au minimum requis pour un départ en mission à l’aube ou un retour au crépuscule. Évidemment à la "onze", quand la formation était à Landivisiau, le "dégagé" était normalement celui de la base, c’est à dire à 16h45. A la douze, c’était plutôt 1 heure du matin. Demandez aux épouses, compagnes et enfants ce qu’ils en pensaient….

Les fonctions d’officier d’armement, des vols et de sécurité étaient tenues par des officiers mariniers, tous pilotes expérimentés et chefs de patrouille (ce qui fut formateur puisqu’ils devinrent tous officiers par la suite). Pour les jeunes officiers d’active, la situation pouvait devenir difficile ou intenable lorsqu’ils avaient des difficultés de progression en vol. L’homme étant ce qu’il est, aime à établir un rapport de forces dès lors qu’il est dominant. Et la rivalité officier/officier marinier était une réalité dont je n’ignorais rien

Nous étions à Nîmes en cette fin d’automne. Le plus jeune des officiers connaissait quelques problèmes, ce qui survient toujours ou presque au cours d’une progression. Pour ce vol de nuit, j’avais décidé de voler avec lui, histoire de le mettre à l’aise car nos relations étaient excellentes. J’appréciais l’officier et l’homme, il fallait aider le pilote.

Plafond 3000 pieds. Une couche turbulente jusqu’à 15000 et beau au-dessus. C’est ce que disait la météo et c’était exact. A priori un vol simple.


(source photo: ici)

Décollage individuel à 30 secondes d’intervalle, montée en suivant au radar puis rassemblement à 20000 pieds. Las…je tombai en panne radio. Il me restait la fréquence "Garde" que veillent tous les avions et les tous les organismes de contrôle aérien, qu’ils soient civils ou militaires. Mais là encore, je ne pouvais recevoir que les émissions proches. Le n°2 me rassembla, je lui annonçai sur "Garde" mes ennuis, lui dit de prendre la tête pour percer aux ordres de l’approche et me ramener au terrain, moi même en formation serrée sur lui. Rien de bien compliqué mais cela tombait mal. Lorsque je me plaçai en formation serrée, je le sentis tout de suite nerveux aux commandes.

A Nîmes, lorsqu’on est au nord et à plus de 20 milles nautiques, il y a une altitude de sécurité en dessous de laquelle il ne faut pas descendre car… le massif des Cévennes se trouve là et le Mont Aigoual culmine à 7000 pieds. La percée commença. A 15000 pieds, en entrant dans la couche de nuages denses et très obscurs, je dus "m’accrocher" pour ne pas perdre mon leader, plutôt nerveux. Quand on est jeune équipier, on n'aime pas être en tête, alors de nuit, dans les nuages, avec un leader en panne, cela rend nerveux et c'est normal.

Le Mont Aigoual

J’étais à sa gauche, le virage à 12000 pieds s'effectuait par la droite et je ne pouvais contrôler la trajectoire suivie en regardant le cadran du Tacan (l’instrument qui donne azimut et distance d’une balise): en effet, le cadran se trouvait à gauche du tableau de bord et il n’était pas question de quitter des yeux celui que je suivais. Les nuages étaient turbulents, il fallut m’accrocher… grave!

Nous sortîmes du virage à 8000 pieds, toujours en descente, le contrôle de la percée, dirigée depuis le sol, s’effectuant sur une fréquence que je ne pouvais recevoir. Profitant de la ligne droite de sortie de virage, un coup d’œil rapide au cadran du Tacan me fit découvrir que nous n’étions pas à 15 nautiques dans l’axe de la piste et à l’est du terrain, c’est à dire au dessus de la plaine de la Crau, comme cela aurait dû être à cette altitude, mais à 50 nautiques dans le nord, au-dessus du Massif Central... horreur et damnation! Le contrôleur s’était sans le moindre doute trompé d’écho sur son radar… genre d'erreur bien connu qui avait déjà coûté quatre Mirage et la vie de quatre pilotes de l’Armée de l’Air, deux en Corse et deux à Dijon. Mon leader d’infortune ne l’avait pas compris. M’efforçant au calme, sur fréquence "Garde" je dis:

-"Bleu 2 de Bleu leader, arrêtez la descente "
Rien ne se passa!

-"Bleu 2 rentrez les aérofreins, arrêtez la descente "
7000 pieds ! Rien …

-"Deux de leader, j’ouvre à gauche et je remonte au-dessus de la couche, plein gaz pour vous et remontez à ce cap, on se retrouve au-dessus."

Tout le Sud Est de la France entendit cela y compris le contrôle de Nîmes… Bleu deux, enfin seul, exécuta mes ordres. Nous nous sommes retrouvés au-dessus de la couche, je le rassemblai, lui expliquai brièvement qu’il y avait eu confusion d’écho. "Nîmes approche" nous reprit en compte. Mais la voix du contrôleur n’était plus la même, me dit-on plus tard. Je redonnai à Bleu 2 la tête de la section. Quinze minutes plus tard nous étions posés.

Mon jeune équipier vint me voir le lendemain et me demanda d’arrêter de voler. Il était arrivé au bout du rouleau bien que je ne lui eusse fait aucun reproche. Je m’attelai à comprendre pourquoi il était mal à l’aise sur Crouze. Je découvris dans son livret que ses progressions sur Fouga, Etendard, Mystère IV étaient bonnes – tous avions français – mais pas sur T33 ni sur F8E… américains. Question d’ergonomie sans doute. J’obtins qu’il passe sur Etendard IV P avec un P comme Photo, dans une flottille de reconnaissance qui ne comptait que des officiers et ne volait pas souvent la nuit.

Le contrôleur ne contrôla plus jamais ; il n’était pas fait pour ce métier, ce qui peut arriver mais doit être compris avant une tragédie. Son chef d’équipe en était conscient mais était absent cette nuit-là. Dix sept ans plus tard, alors que je m’apprêtais à quitter le commandement de la base aéronavale de Landivisiau, un major contrôleur nouvellement affecté demanda à me voir. C’était cet ancien chef d’équipe que cette vieille histoire pourtant bien terminée tracassait encore après tout ce temps… Alors nous en avons parlé parce que parler est une excellente thérapie. En aéronautique, il est impossible de mentir et de se mentir. Mais il est sain de convenir que l’erreur est toujours possible et qu’il n’y a que ceux qui ne font rien à qui il n’arrive jamais d’en faire.


Goz Beïda, le 6 juillet 2002


Prise de brin dans la tourmente nocturne sur le porte-avions Landivisiau - ou les avatars d’un hibou (Printemps 1969)

La Flottille 12F préparait 10 pilotes à la qualification à l’appontage de nuit sur porte-avions. Cela signifiait au moins 250 vols de nuit à effectuer en quelques semaines dont nombre de séances d’appontage simulé sur piste, demandant à la fois du plafond – au moins 1000 pieds – et du vent dans l’axe de la piste. Il se trouve que la base aéronavale de Landivsiau se situe dans le nord Finistère qui n’est pas réputé pour sa météo clémente…



Un appontage simulé sur piste (ASSP)
(c'est pas un crouze et il rate le brin, mais enfin, ça donne une idée...)
(source: ici)



Mike, le Commandant, était absent ce jour-là et son second assurait l’intérim. Nous étions tous deux sur Crouze depuis trois ans. La météo n’était pas bonne en ce soir d’avril, mais bon! Il fallait tenter. La première patrouille partit: deux officiers mariniers chevronnés. A peine décollés, ils annoncèrent qu’à leur avis, vu le vent et la couche à l’ouest du terrain… Mais il fut décidé d’envoyer la deuxième patrouille quand même: moi-même et un autre officier plus jeune d’un an. Ayant décollé sous la pluie et avec un fort vent de travers, nous savions d’entrée que cette soirée allait être mouvementée. Quand aux deux officiers d’appontage (OA) ils avaient déjà donné leur avis (forcément négatif...).

La question qui se posait maintenant était de savoir comment récupérer les avions. Avec son train étroit, ses pneus à haute pression et ses freins de technologie élémentaire adaptés au roulage sur pont d’envol mais pas vraiment au freinage sur piste détrempée à vitesse élevée, le Crouze, conçu pour le porte-avions, tolère mal le vent de travers et la pluie qui rend la piste glissante.

Il fut donc décidé de "prendre" les avions en GCA*, crosse sortie avec prise de brin à l’entrée de la piste. Il fallait pour ce faire respecter un intervalle de cinq minutes entre chaque avion pour assurer le décrochage du brin et sa remise en batterie par l’équipe de trois hommes chargés de sa mise en œuvre. Les OA décidèrent de rester près du "miroir" (système optique permettant au pilote de connaître la bonne pente pour l’approche finale) afin d’observer les avions et éventuellement aider les pilotes. On "ramassa" ** ainsi les deux premiers. Puis je fis percer mon équipier.

J’étais seul en vol lorsque le contrôleur me prévint que "ça devenait de plus en plus sportif ". Ayant stabilisé l’avion à 1500 pieds dans l’axe de la piste, altitude de départ pour l’approche GCA, j’étais secoué en tous sens et pour tenir la route il me fallait adopter une dérive gauche de 20° avec une vitesse de 220 nœuds, dérive qui irait en s’accroissant en finale effectuée à 130 nœuds … Ça promettait d'être du sport.

- "Vert leader de contrôleur final, effectuez vos actions vitales en vue de l’atterrissage. Rappelez effectuées. "

Je sors les aérofreins, la crosse, le train, 220 nœuds la voilure… Mais impossible de déverrouiller la voilure. Je garde donc 220 nœuds, bloque le manche entre les genoux en gardant un œil sur le badin, l’autre sur l’horizon, le troisième sur le cap et un autre encore sur l’altimètre, et à deux mains essaie de déverrouiller la commande de voilure située à gauche. Les secondes passent et l’avion avance vers le point de mise en descente. J’annonce mes ennuis au moment où le contrôleur m’annonce lui "point de début de descente". Je suis à 220 nœuds au lieu de 130… C’est à ce moment que, miracle!, je parviens à mes fins. La voilure se lève ; l’avion bouchonne. J’ai coupé tous les feux pour diminuer les effets du vertige et lorsque l'avion se stabilise enfin à 130 nœuds, il est trop tard pour commencer la descente.

Je repars pour un hippodrome, toujours en configuration tout sorti, dans la tempête, dans les nuages, dans la nuit... mais au chaud, bien assis, confiant dans la mécanique et dans les instruments de bord, en un mot dans l’avion que les éléments agressent. Dans ces cas là, même si j’ai conscience du danger, je reste calme et c’est en pilote "détendu" que quelques longues minutes plus tard j’entamai le GCA.

Crouze en configuration "tout sorti"

Il faut dire aussi, j’avais le l’autre côté un contrôleur de premier ordre. Dans cette sorte de circonstances, les débutants regardent et en prennent de la graine… Mes minima*** en plafond, c’est à dire pour sortir de la couche nuageuse, étaient de 250 pieds. Mais bon, 15 jours plus tôt, le chef OPS ne m’avait-il pas demandé de venir jusqu’à 100 pieds? (à lire ICI...).

-"Vert leader, 5 degrés à gauche, 237 le cap"
Bigre, la piste est au 260, il y a vraiment du vent de travers!

- "Bien en descente, 237, deux à gauche, 235 le cap, tendance à passer haut, 2 à droite, 237… 237 le cap, bien sur le plan de descente".

500 pieds/minute au variomètre, 400 pieds à l’altimètre, 300 pieds, toujours dans la couche, 250 pieds, mes minima et toujours aucune vue de la piste! Vais-je remettre les gaz ? 230 pieds, des lueurs, 220 pieds j’aperçois la piste, le miroir et la rampe d’allumage (que je n’avais jamais eu l’occasion de voir) allumée à puissance maximum, éblouissante… J’annonce "Miroir". La partie est gagnée, le plus dur est fait, quand…je reconnais la voix du Second: "Vert leader, si vous ratez le brin, restez sur la piste." !!?? Que veut-il donc dire? Ou il y a prise de brin, et si je le rate, je remets les gaz, ou il n’y a pas prise de brin, alors je dois rentrer la crosse. Mais oui, c’est cela qu’il a dû vouloir dire. Je prends le manche de la main gauche, saisis la poignée de commande de crosse et la soulève, reprends le manche de la main droite et la manette des gaz de la gauche.

Avec tout cela, affaire de quelques secondes, l’avion a quitté sa trajectoire, ballotté par les rafales. Mais où est le "miroir" au milieu de toutes ces lumières ?… Et puis, le doute tout à coup! Mais non, ce qu’il a voulu dire, c’est que les conditions sont si mauvaises que si je ne prends pas le brin, il vaut encore mieux rester au sol quitte à sortir de la piste que de repartir dans la tourmente… Alors je recommence l’opération, poignée des gaz, manche, crosse, main gauche, main droite. Et l’avion dans tout cela? Il avance comme il peut, comme il pleut… Je me trouve maintenant au dessus de la rampe lumineuse, ébloui.

Je sais qu’il faut "assurer" c’est à dire se poser court et ensuite aller "à la pêche au brin" en soulevant le nez de l’avion mais sans pour autant redécoller. A la dernière seconde il faut aussi axer l’avion sur la piste, bien au milieu, bien au cap, en croisant les commandes, beaucoup de pied à droite, plein manche à gauche car le vent souffle toujours aussi fort de la gauche. Ça y est Posé, l’avion roule, je vais à la pêche, je l’attrape ce maudit brin pourtant salvateur et enfin l’avion s’arrête. On fait reculer l’avion pour dégager le brin du bec de crosse, un mécano s’approche et me fait signe de la rentrer. "Bien joué!" me congratulé-je, in petto. Je roule à nouveau jusqu’à l’aire de stationnement de la 12 F.

Quand je descends de l’avion - damnation! - je le découvre… couvert de boue! Bon, pas grave, je me suis posé court, juste avant la piste. Cela arrive souvent, surtout si le pilote ne suit pas la pente donnée par le miroir. Normalement il y aurait dû avoir, avant la piste, un élément de 100 mètres de surface occasionnellement roulable, bétonnée. Mais la base de Landivisaiu est quasi neuve en 1969 et il a fallu faire des économies lors de la construction. Alors, pas de goudron, pas de béton mais de la terre bien molle sous la pluie… et des cailloux.

Je vais remplir les formules de l’avion quand j’entends un craquement sourd et forcément sinistre. Je ressors et vois "mon" bel avion penché à gauche, jambe de train sectionnée! J’ai compris. Je vais à mon bureau, écris mon compte rendu "à chaud ". C’est un incident aérien. Il y aura commission d’enquête. Un peu trop rigoureux peut-être, je reconnais être sorti à 220 pieds. J’aurais pu dire 300, il n’y a personne pour vérifier sur monoplace mais c’est ainsi. Je l’ai fait donc je l’écris…

Mais alors, quel était le fin mot de l’histoire? Pourquoi cette jambe de train sectionnée? L’enquête permit d’établir qu’en posant l’avion avant la piste, cela avait mis la roulette de nez en position d’extraire de la boue un silex taillé comme un fer de hache, venu frapper la jambe de train gauche, occasionnant une crique à développement rapide. La jambe de train avait finalement cédé sous le poids de la charge lors du plein de carburant. Personne ne m’en voulut, l’ordre donné en finale, chacun s’accordait pour le dire ou le penser, était mal venu. On ne trouble pas le chirurgien au moment critique; c’est pareil pour le pilote. Et puis, quelles conditions météo…

Cependant à l’état-major, d'aucuns furent trop contents de découvrir que "220 pieds" c’était pour le moins "une indiscipline grave" et j’écopais de 20 points négatifs… la honte pour un officier "opérations". Mike rentré à la 12 F me dit: "Tu sais, quand tout va bien, c’est facile d’être bon. C’est dans les coups durs qu’on voit les gens de caractère…".

Merci, Mike. J’ai donc essayé d’avoir du caractère et pris sur moi. Quelques semaines plus tard j’étais qualifié puis confirmé à l’appontage de nuit. J’avais oublié les 20 points négatifs. Mike aussi. Nous avons arrosé au "champ' " le succès de la flottille: 10 pilotes confirmés de nuit. Une première pour l’aviation embarquée de la génération des réacteurs. Et quels réacteurs! Les Crouze…..

Goz Beïda les 1et 2 Juillet 2002

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* GCA Ground Controled Approach ou Approche finale contrôlée du sol ; le pilote exécute les ordres du contrôleur en cap et en taux de descente élaborés avec deux radar de précision

** Ramasser: terme employé sur porte-avions pour désigner le retour à bord des aéronefs (avions ou hélicoptères)

*** Minima: terme par lequel on désigne l’altitude et la distance qu’un pilote doit respecter pour prendre la vue sur la piste d’atterrissage et à partir de laquelle il doit remettre les gaz au cas contraire.

"Bleu leader de Bleu 2, le Sacré Cœur à midi, niveau" (juillet 1974)

La Flottille 12 F est prévue pour participer au défilé aérien du 14 juillet au-dessus des Champs Élysées. Comme pour toutes les unités participantes, il y avait quelques jours avant un vol de répétition pour le "leader" de chaque groupe d'avions et leur "deputy leader", en l’occurrence pour l’ami S, commandant la 12 F, et votre serviteur, officier en second.

En cet après-midi brumeux, nous avions décollé de la base aéronavale de Landivisiau, dans le Finistère nord pour un transit en altitude avant d'atteindre notre premier point de report qui était la base aérienne d'Evreux. Des Mirage décollaient, qui de Cambrais, qui de Creil, qui de Reims, et tout cela devait s’intégrer pour former une longue ligne droite par groupes entre lesquels l'espace se mesurait en secondes. Bien sûr cette intégration par des avions venus de directions différentes se faisait au chronomètre dans un premier temps puis à vue en finale. La route suivie était sensée nous conduire vers l’Arc de Triomphe et la place de la Concorde.

(Source photo: Flottille 16 F)

En ce temps-là, le GPS n’était pas inventé. Sur Crusader, le pilote ne disposait pour naviguer que du cap, de la montre, de la vitesse et de sa sagacité à lire la carte pour contrôler la navigation et éventuellement la corriger. Pilote chevronné, S. disposait de tous ces éléments. Ce n’était malheureusement pas le cas d’un pilote de Mirage angoissé (nous l’appellerons Tartanpion) qui noyait la fréquence commune de ses messages, sans autre intérêt pour les autres que de comprendre qu'il ne maîtrisait pas la situation...


Ce jour là, en région parisienne la visibilité était médiocre et tout le monde très tendu. J’étais en formation serrée à gauche sur le leader. Nous étions déjà axés sur la longue ligne droite et nous attendions d'un instant à l'autre de voir arriver sur notre avant gauche le groupe Mirage qui devait se placer devant nous. Je voyais S tourner la tête sur sa gauche tandis que "Tartanpion leader" "envoyait son nième message disant qu’il avait 15 secondes de retard... Je commençais moi aussi à me sentir nerveux. Je ne pouvais pas regarder sur ma gauche et je résistais tant bien que mal à l’envie de quitter la formation serrée. Au moment où je m’apprêtais à le faire, l’esprit de discipline finit par l'emporter et je restai à poste. Bien m’en prit! Car à cet instant précis, deux Mirages nous croisaient à nous frôler, et, j’en ai la conviction, sans nous voir…

Tout cela avait fini par gêner S, ce qui fait qu’en arrivant à proximité du quartier de la Défense nous étions décalés à droite de la route. Quand, dans la brume, nous distinguâmes l’Arc de Triomphe il nous fallut venir à gauche: au lieu d'arriver en survolant l’avenue de La Grande Armée nous passions par l’avenue Foch… Je connaissais bien Paris, ce qui n’était pas le cas de S. J’espérais, je pensais qu’en survolant l’Arc, il prendrait sur la droite pour embouquer les Champs Élysées. A 500 pieds et 360 nœuds soit à une hauteur de 150 mètres et une vitesse de 180 mètres/seconde, cela va vite… très vite. Voyant que nous continuions tout droit, je l’appelai alors: "Bleu leader de Bleu 2, Sacré Cœur à midi, niveau". C’est à dire que si nous maintenions quelques secondes de plus notre cap, nous allions bientôt entrer dans la basilique… à cheval.


(source: ici)

Bleu leader comprit et obliqua sur la droite. Nous dévalions grand train les Grands Boulevards ; arrivés à République nous primes l'avenue qui conduisait à Nation, puis par la gauche à Vincennes, son bois, son zoo…

Un peu moins d'une heure plus tard, nous étions à Landivisiau avec dans les yeux plein d’images de Paris.

Comme tout le monde avait eu des soucis, il y eut une deuxième répétition, par un après-midi où l’air était limpide. De la Défense à Vincennes, la ligne était droite cette fois et c’est sans stress que nous avons regardé défiler à nos pieds les toits de Paris ; je dois dire que c’était moins drôle... Le 13 juillet, la Flottille au grand complet avait pris place à la base aérienne d' Evreux ; le 14, le brouillard épais qui régnait sur Paris fit annuler le défilé aérien.

Dans ma tête reste le souvenir de cette annonce incongrue pour un pilote habitué aux grands espaces aéromaritimes: "Leader de deux, Sacré Cœur à midi, niveau", et de Paris au ras des toits...

Goz Beïda, le 30 juin 2002

"Là, tout n’est qu’ordre et beauté, silence, calme et sérénité" (1991)

Il n’était pas encore huit heures en ce matin de novembre 1991 et des nuages bas, épais, mouillés, roulaient sur la base aéronavale de Landivisiau que je commandais depuis près de 18 mois. De la fenêtre de mon bureau, alors que le jour commençait à poindre et la base à s’animer, je vis sortir du grand hangar du S.E.A. (Service Entretien Avions) le long cigare d’un Crouze, celui-là même que je me préparais à conduire à la Flottille 12F qui faisait une campagne de tir canon Air/Air à Solenzara: Solenzara au sud-est de la Corse est une base de l’Armée de l’Air spécialisée dans le tir et construite au bord de la mer. Une occasion pour moi de rendre une visite de courtoisie au Colonel qui la commandait et à une unité que je connaissais bien, tout en faisant œuvre utile: l’apport d’un avion supplémentaire.

Seul dans mon bureau, déjà revêtu de ma tenue de vol et de la combinaison étanche en prévision du survol de la mer, j’étudiais la météo: elle annonçait une France couverte d’une épaisse couche de nimbostratus, des terrains fermés sauf dans le sud-ouest et sur la côte méditerranéenne. Beau temps à Solenzara… C’est à ce moment-là que l’on frappa à ma porte, d’ailleurs ouverte. C’était le chef de brigade de gendarmerie maritime. Il tenait à me voir "pour une affaire importante…" Je lui répondis que j’étais déjà en vol, que le commandant en second ne tarderait pas et qu’il était habilité à traiter "d’affaires importantes". Mais c’était méconnaître la ferme volonté dont un gendarme maritime, breton et chef de brigade, peut faire preuve. Argument majeur: c’est personnel. Pressé de m’en défaire, je lui répondis : "alors rapidement, je vous écoute". Très militaire, il prit sa respiration pour me dire : "La Justice de Rennes va me désigner avec commission rogatoire dans le cadre de l’affaire F…." Sans aucun doute et pour dire le moins, cette perspective ne lui déplaisait pas étant donné l’empressement qu’il mettait à m’en faire part. Lui, le brigadier - chef allait être mandaté pour interroger le capitaine de vaisseau commandant l’aéronautique de Landivisiau. Je restai calme et lui répondis : "Je puis vous certifier que vous ne m’interrogerez jamais. Commission rogatoire ou pas, le jour prévu j’aurai deux mains dans le plâtre – pour m’empêcher d’écrire – et un certificat médical dans la bouche, certifiant que je suis aphone…" Il me connaissait assez pour savoir que je disais vrai et resta muet. J’ajoutai: "maintenant, laissez-moi, je vous l’ai dit, je suis en vol."

Quelques minutes plus tard, vidant de mon esprit tout ce qui n’était pas le vol, j’achevai de m’installer dans le cockpit: prise anti-g, harnais serré et verrouillé, casque mis avec sa jugulaire, oxygène branché, casse-rotules serrés, cordon radio enfoncé, les six sécurités du siège éjectables présentées par le patron d’appareil, comptées et rangées. Un dernier mot aimable à ce dernier avant de boucler le masque à oxygène. La verrière est fermée et verrouillée. Je suis seul. Par signes conventionnels la mise en route puis les multiples vérifications par les mécanos et moi même exécutées, le patron d’appareil par signes des bras levés guide la sortie de l’aire de stationnement. Pataud, le Crouze roule vers l’entrée de la piste 26, face à l’ouest. Le contrôleur de tour me donne le dernier vent, le cap après décollage, la "clearance" de mon plan de vol et avant alignement sur la piste me fait passer sur la fréquence du contrôleur d’approche: procédure terrain jaune.

Plafond 300 pieds ; vent 25 nœuds, rafales à 35 entre le 260 et le 240, légèrement gauche. Plein gaz sur freins, vérification des paramètres moteurs, lâcher des freins puis je casse la manette à gauche : Post-Combustion (P.C) enclenchée, l’avion accélère vite et – travers tour c’est à dire par le travers de mon bureau – décolle pour entrer bientôt dans la couche. Train rentré, voilure basse et contre verrouillée, accélération vers 1000’et 350 nœuds et coupure de la P.C. Ça danse dans les nuages, ça s’agite. Les yeux fixés sur les instruments je me mets en virage par la gauche vers le cap 130. Je suis seul en vol. Je quitte la fréquence de l’approche pour passer sur celle de "Menhir Radar", l’organisme de contrôle aérien militaire équipé de puissants radars qui couvrent l’espace aérien de la Bretagne et de ses approches maritimes. Juste les quelques mots nécessaires tandis que la longue montée au travers de la couche nuageuse se poursuit; puis peu à peu les nuages se font plus clairs, et soudain, en atteignant le niveau de vol 360 c’est à dire près de 11 000 mètres d’altitude, c’est l’éblouissement d’un soleil encore bas, d’un ciel bleu profond au-dessus d’une mer de nuages immaculée à perte de vue. Je réduis alors le régime moteur pour stabiliser la vitesse à 0.87 de mach soit environ 16 kms par minute, celle qui permet d’aller le plus loin avec le carburant dont je dispose. Je suis serein. En effet, n’ai-je pas accédé à un autre monde qui n’appartient qu’aux pilotes de monoplace… ?

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Tandis que j'écris :

" Clââode, yé dou trhâvail poul toâ" chante la voix de Miléna, "c’est oun hom à Modeyna* qui a plousiors balles dans le bras et les oss brrisés, qu’il faut pétêtre lui couper…" C’était à 9h15 ce matin. Depuis midi, l’homme qui a été attaqué par des voleurs de chameaux est hospitalisé. D’après Alexandro, il faudra probablement l’amputer. Les os sont fragmentés. Et ici…on n’a pas les moyens de faire mieux, avant la gangrène.

*110 kms dans Est Nord Est de Goz Beïda.
Six mois plus tard, toujours à Goz Beïda, je reprends le fil de mon récit...
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A l’instar de Sisyphe, que Camus se plaisait à imaginer heureux à l’instant précis où du sommet de la montagne, il tournait son regard vers la mer tandis que la roche qu’il était condamné à remonter dévalait la pente, je suis pleinement heureux et me récite ce vers de Baudelaire recomposé: "Là tout n’est qu’ordre et beauté, silence, calme et sérénité."

Je disais plus haut que ce matin-là, j’étais seul en vol. Il me faut corriger cela. Nous étions deux, la machine et le pilote dans une relation parfaite, non pas celle de l’animal et de son maître (je n’aime pas ce mot) mais plutôt de complémentarité, ce mot que toute ma vie j’ai préféré à celui d’opposition. La machine avait donné sa puissance, son énergie, son oxygène, son aptitude à défier vent, pluie, bourrasques, elle me disait même où nous étions. Je lui disais seulement où aller, comment y aller, au moindre effort, au minimum d’énergie dépensée. Après la course de décollage et la montée dans un monde hostile, nous étions dans un de ces moments privilégiés, moment de bonheur, en confiance réciproque. Là-bas, en dessous, c’était toujours vent, pluie, bourrasques, danger, mais ce n’était pas pour nous. Le moteur ronronnait comme le ferait un tigre au repos. Je l’écoutais comme on peut écouter un instrument de musique ou un chat qui ronronne. "Menhir" me transféra bientôt à "Rambert."

Je jouissais de ce silence, j’étais loin de mon gendarme, loin des tracas de la préfecture maritime. Après vingt minutes ainsi, j’entendis la voix où l’étonnement le disputait à un rien d’inquiétude:
- "Lascar 30 de Rambert, vous êtes toujours là ?
- Affirmatif, Rambert, tout va bien, je suis sur ma route…"
Les contrôleurs se connaissent entre eux, et sûr, ceux de Menhir qui me connaissaient bien avaient dû les prévenir: "ne t’inquiète pas, il n’est pas bavard", mais tout de même…

Après un peu plus d’une heure de vol, ce fut l’arrivée sur la Méditerranée que j’avais pu voir de fort loin, éblouissante sous le soleil. Tout à coup plus de nuages. Mais oui, c’est Toulon tout en bas. Je distingue fort bien un porte-avions amarré à un quai. Autorisation de me mettre en descente ; la mer glisse sous les ailes à la vitesse du son. La côte corse s’inscrit dans la glace frontale : arrivé à proximité de Calvi, je suis à basse altitude, survole les montagnes à les raser, arrive sur la plaine qui s’étend de Bastia à Solenzara, vire par la droite cap au sud. "Solenzara de Lascar 3O, un Crusader en provenance de Landivisiau à destination de votre terrain". 360 nœuds, 1000 pieds, break à gauche, train, voilure, pression vérifiée. Il est 9h30. Le commandant de la 12F est là. Tout sourire. Moi aussi. "Voilà votre avion commandant, RAS. Il tourne comme une horloge. "

Ce jour-là je fis un vol de tir canon air/air sur panneau remorqué. Ma modestie dût-elle en souffrir (si peu…) je dois avouer qu’avec 10% de trous, j’obtins le meilleur score de la patrouille! Je n’avais pas tiré depuis 1976 "mais il y a des choses qu’un chasseur n’oublie pas" comme ne l’aurait pas chanté Barbara.

A propos, je n’ai jamais été interrogé par le brigadier chef de gendarmerie: on envoya un lieutenant colonel (de gendarmerie bien sûr), chef de la brigade des recherches au parquet de Rennes, rien que ça. Après qu’il se fût excusé trois fois de venir me déranger, je répondis sans effort à ses multiples questions. Il s’agissait tout de même de m’inculper d’homicide involontaire… ce qui n’est pas rien.

Goz Beïda, le 29 juin 2002