"Bleu leader de Bleu 2, le Sacré Cœur à midi, niveau" (juillet 1974)

La Flottille 12 F est prévue pour participer au défilé aérien du 14 juillet au-dessus des Champs Élysées. Comme pour toutes les unités participantes, il y avait quelques jours avant un vol de répétition pour le "leader" de chaque groupe d'avions et leur "deputy leader", en l’occurrence pour l’ami S, commandant la 12 F, et votre serviteur, officier en second.

En cet après-midi brumeux, nous avions décollé de la base aéronavale de Landivisiau, dans le Finistère nord pour un transit en altitude avant d'atteindre notre premier point de report qui était la base aérienne d'Evreux. Des Mirage décollaient, qui de Cambrais, qui de Creil, qui de Reims, et tout cela devait s’intégrer pour former une longue ligne droite par groupes entre lesquels l'espace se mesurait en secondes. Bien sûr cette intégration par des avions venus de directions différentes se faisait au chronomètre dans un premier temps puis à vue en finale. La route suivie était sensée nous conduire vers l’Arc de Triomphe et la place de la Concorde.

(Source photo: Flottille 16 F)

En ce temps-là, le GPS n’était pas inventé. Sur Crusader, le pilote ne disposait pour naviguer que du cap, de la montre, de la vitesse et de sa sagacité à lire la carte pour contrôler la navigation et éventuellement la corriger. Pilote chevronné, S. disposait de tous ces éléments. Ce n’était malheureusement pas le cas d’un pilote de Mirage angoissé (nous l’appellerons Tartanpion) qui noyait la fréquence commune de ses messages, sans autre intérêt pour les autres que de comprendre qu'il ne maîtrisait pas la situation...


Ce jour là, en région parisienne la visibilité était médiocre et tout le monde très tendu. J’étais en formation serrée à gauche sur le leader. Nous étions déjà axés sur la longue ligne droite et nous attendions d'un instant à l'autre de voir arriver sur notre avant gauche le groupe Mirage qui devait se placer devant nous. Je voyais S tourner la tête sur sa gauche tandis que "Tartanpion leader" "envoyait son nième message disant qu’il avait 15 secondes de retard... Je commençais moi aussi à me sentir nerveux. Je ne pouvais pas regarder sur ma gauche et je résistais tant bien que mal à l’envie de quitter la formation serrée. Au moment où je m’apprêtais à le faire, l’esprit de discipline finit par l'emporter et je restai à poste. Bien m’en prit! Car à cet instant précis, deux Mirages nous croisaient à nous frôler, et, j’en ai la conviction, sans nous voir…

Tout cela avait fini par gêner S, ce qui fait qu’en arrivant à proximité du quartier de la Défense nous étions décalés à droite de la route. Quand, dans la brume, nous distinguâmes l’Arc de Triomphe il nous fallut venir à gauche: au lieu d'arriver en survolant l’avenue de La Grande Armée nous passions par l’avenue Foch… Je connaissais bien Paris, ce qui n’était pas le cas de S. J’espérais, je pensais qu’en survolant l’Arc, il prendrait sur la droite pour embouquer les Champs Élysées. A 500 pieds et 360 nœuds soit à une hauteur de 150 mètres et une vitesse de 180 mètres/seconde, cela va vite… très vite. Voyant que nous continuions tout droit, je l’appelai alors: "Bleu leader de Bleu 2, Sacré Cœur à midi, niveau". C’est à dire que si nous maintenions quelques secondes de plus notre cap, nous allions bientôt entrer dans la basilique… à cheval.


(source: ici)

Bleu leader comprit et obliqua sur la droite. Nous dévalions grand train les Grands Boulevards ; arrivés à République nous primes l'avenue qui conduisait à Nation, puis par la gauche à Vincennes, son bois, son zoo…

Un peu moins d'une heure plus tard, nous étions à Landivisiau avec dans les yeux plein d’images de Paris.

Comme tout le monde avait eu des soucis, il y eut une deuxième répétition, par un après-midi où l’air était limpide. De la Défense à Vincennes, la ligne était droite cette fois et c’est sans stress que nous avons regardé défiler à nos pieds les toits de Paris ; je dois dire que c’était moins drôle... Le 13 juillet, la Flottille au grand complet avait pris place à la base aérienne d' Evreux ; le 14, le brouillard épais qui régnait sur Paris fit annuler le défilé aérien.

Dans ma tête reste le souvenir de cette annonce incongrue pour un pilote habitué aux grands espaces aéromaritimes: "Leader de deux, Sacré Cœur à midi, niveau", et de Paris au ras des toits...

Goz Beïda, le 30 juin 2002

"Là, tout n’est qu’ordre et beauté, silence, calme et sérénité" (1991)

Il n’était pas encore huit heures en ce matin de novembre 1991 et des nuages bas, épais, mouillés, roulaient sur la base aéronavale de Landivisiau que je commandais depuis près de 18 mois. De la fenêtre de mon bureau, alors que le jour commençait à poindre et la base à s’animer, je vis sortir du grand hangar du S.E.A. (Service Entretien Avions) le long cigare d’un Crouze, celui-là même que je me préparais à conduire à la Flottille 12F qui faisait une campagne de tir canon Air/Air à Solenzara: Solenzara au sud-est de la Corse est une base de l’Armée de l’Air spécialisée dans le tir et construite au bord de la mer. Une occasion pour moi de rendre une visite de courtoisie au Colonel qui la commandait et à une unité que je connaissais bien, tout en faisant œuvre utile: l’apport d’un avion supplémentaire.

Seul dans mon bureau, déjà revêtu de ma tenue de vol et de la combinaison étanche en prévision du survol de la mer, j’étudiais la météo: elle annonçait une France couverte d’une épaisse couche de nimbostratus, des terrains fermés sauf dans le sud-ouest et sur la côte méditerranéenne. Beau temps à Solenzara… C’est à ce moment-là que l’on frappa à ma porte, d’ailleurs ouverte. C’était le chef de brigade de gendarmerie maritime. Il tenait à me voir "pour une affaire importante…" Je lui répondis que j’étais déjà en vol, que le commandant en second ne tarderait pas et qu’il était habilité à traiter "d’affaires importantes". Mais c’était méconnaître la ferme volonté dont un gendarme maritime, breton et chef de brigade, peut faire preuve. Argument majeur: c’est personnel. Pressé de m’en défaire, je lui répondis : "alors rapidement, je vous écoute". Très militaire, il prit sa respiration pour me dire : "La Justice de Rennes va me désigner avec commission rogatoire dans le cadre de l’affaire F…." Sans aucun doute et pour dire le moins, cette perspective ne lui déplaisait pas étant donné l’empressement qu’il mettait à m’en faire part. Lui, le brigadier - chef allait être mandaté pour interroger le capitaine de vaisseau commandant l’aéronautique de Landivisiau. Je restai calme et lui répondis : "Je puis vous certifier que vous ne m’interrogerez jamais. Commission rogatoire ou pas, le jour prévu j’aurai deux mains dans le plâtre – pour m’empêcher d’écrire – et un certificat médical dans la bouche, certifiant que je suis aphone…" Il me connaissait assez pour savoir que je disais vrai et resta muet. J’ajoutai: "maintenant, laissez-moi, je vous l’ai dit, je suis en vol."

Quelques minutes plus tard, vidant de mon esprit tout ce qui n’était pas le vol, j’achevai de m’installer dans le cockpit: prise anti-g, harnais serré et verrouillé, casque mis avec sa jugulaire, oxygène branché, casse-rotules serrés, cordon radio enfoncé, les six sécurités du siège éjectables présentées par le patron d’appareil, comptées et rangées. Un dernier mot aimable à ce dernier avant de boucler le masque à oxygène. La verrière est fermée et verrouillée. Je suis seul. Par signes conventionnels la mise en route puis les multiples vérifications par les mécanos et moi même exécutées, le patron d’appareil par signes des bras levés guide la sortie de l’aire de stationnement. Pataud, le Crouze roule vers l’entrée de la piste 26, face à l’ouest. Le contrôleur de tour me donne le dernier vent, le cap après décollage, la "clearance" de mon plan de vol et avant alignement sur la piste me fait passer sur la fréquence du contrôleur d’approche: procédure terrain jaune.

Plafond 300 pieds ; vent 25 nœuds, rafales à 35 entre le 260 et le 240, légèrement gauche. Plein gaz sur freins, vérification des paramètres moteurs, lâcher des freins puis je casse la manette à gauche : Post-Combustion (P.C) enclenchée, l’avion accélère vite et – travers tour c’est à dire par le travers de mon bureau – décolle pour entrer bientôt dans la couche. Train rentré, voilure basse et contre verrouillée, accélération vers 1000’et 350 nœuds et coupure de la P.C. Ça danse dans les nuages, ça s’agite. Les yeux fixés sur les instruments je me mets en virage par la gauche vers le cap 130. Je suis seul en vol. Je quitte la fréquence de l’approche pour passer sur celle de "Menhir Radar", l’organisme de contrôle aérien militaire équipé de puissants radars qui couvrent l’espace aérien de la Bretagne et de ses approches maritimes. Juste les quelques mots nécessaires tandis que la longue montée au travers de la couche nuageuse se poursuit; puis peu à peu les nuages se font plus clairs, et soudain, en atteignant le niveau de vol 360 c’est à dire près de 11 000 mètres d’altitude, c’est l’éblouissement d’un soleil encore bas, d’un ciel bleu profond au-dessus d’une mer de nuages immaculée à perte de vue. Je réduis alors le régime moteur pour stabiliser la vitesse à 0.87 de mach soit environ 16 kms par minute, celle qui permet d’aller le plus loin avec le carburant dont je dispose. Je suis serein. En effet, n’ai-je pas accédé à un autre monde qui n’appartient qu’aux pilotes de monoplace… ?

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Tandis que j'écris :

" Clââode, yé dou trhâvail poul toâ" chante la voix de Miléna, "c’est oun hom à Modeyna* qui a plousiors balles dans le bras et les oss brrisés, qu’il faut pétêtre lui couper…" C’était à 9h15 ce matin. Depuis midi, l’homme qui a été attaqué par des voleurs de chameaux est hospitalisé. D’après Alexandro, il faudra probablement l’amputer. Les os sont fragmentés. Et ici…on n’a pas les moyens de faire mieux, avant la gangrène.

*110 kms dans Est Nord Est de Goz Beïda.
Six mois plus tard, toujours à Goz Beïda, je reprends le fil de mon récit...
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A l’instar de Sisyphe, que Camus se plaisait à imaginer heureux à l’instant précis où du sommet de la montagne, il tournait son regard vers la mer tandis que la roche qu’il était condamné à remonter dévalait la pente, je suis pleinement heureux et me récite ce vers de Baudelaire recomposé: "Là tout n’est qu’ordre et beauté, silence, calme et sérénité."

Je disais plus haut que ce matin-là, j’étais seul en vol. Il me faut corriger cela. Nous étions deux, la machine et le pilote dans une relation parfaite, non pas celle de l’animal et de son maître (je n’aime pas ce mot) mais plutôt de complémentarité, ce mot que toute ma vie j’ai préféré à celui d’opposition. La machine avait donné sa puissance, son énergie, son oxygène, son aptitude à défier vent, pluie, bourrasques, elle me disait même où nous étions. Je lui disais seulement où aller, comment y aller, au moindre effort, au minimum d’énergie dépensée. Après la course de décollage et la montée dans un monde hostile, nous étions dans un de ces moments privilégiés, moment de bonheur, en confiance réciproque. Là-bas, en dessous, c’était toujours vent, pluie, bourrasques, danger, mais ce n’était pas pour nous. Le moteur ronronnait comme le ferait un tigre au repos. Je l’écoutais comme on peut écouter un instrument de musique ou un chat qui ronronne. "Menhir" me transféra bientôt à "Rambert."

Je jouissais de ce silence, j’étais loin de mon gendarme, loin des tracas de la préfecture maritime. Après vingt minutes ainsi, j’entendis la voix où l’étonnement le disputait à un rien d’inquiétude:
- "Lascar 30 de Rambert, vous êtes toujours là ?
- Affirmatif, Rambert, tout va bien, je suis sur ma route…"
Les contrôleurs se connaissent entre eux, et sûr, ceux de Menhir qui me connaissaient bien avaient dû les prévenir: "ne t’inquiète pas, il n’est pas bavard", mais tout de même…

Après un peu plus d’une heure de vol, ce fut l’arrivée sur la Méditerranée que j’avais pu voir de fort loin, éblouissante sous le soleil. Tout à coup plus de nuages. Mais oui, c’est Toulon tout en bas. Je distingue fort bien un porte-avions amarré à un quai. Autorisation de me mettre en descente ; la mer glisse sous les ailes à la vitesse du son. La côte corse s’inscrit dans la glace frontale : arrivé à proximité de Calvi, je suis à basse altitude, survole les montagnes à les raser, arrive sur la plaine qui s’étend de Bastia à Solenzara, vire par la droite cap au sud. "Solenzara de Lascar 3O, un Crusader en provenance de Landivisiau à destination de votre terrain". 360 nœuds, 1000 pieds, break à gauche, train, voilure, pression vérifiée. Il est 9h30. Le commandant de la 12F est là. Tout sourire. Moi aussi. "Voilà votre avion commandant, RAS. Il tourne comme une horloge. "

Ce jour-là je fis un vol de tir canon air/air sur panneau remorqué. Ma modestie dût-elle en souffrir (si peu…) je dois avouer qu’avec 10% de trous, j’obtins le meilleur score de la patrouille! Je n’avais pas tiré depuis 1976 "mais il y a des choses qu’un chasseur n’oublie pas" comme ne l’aurait pas chanté Barbara.

A propos, je n’ai jamais été interrogé par le brigadier chef de gendarmerie: on envoya un lieutenant colonel (de gendarmerie bien sûr), chef de la brigade des recherches au parquet de Rennes, rien que ça. Après qu’il se fût excusé trois fois de venir me déranger, je répondis sans effort à ses multiples questions. Il s’agissait tout de même de m’inculper d’homicide involontaire… ce qui n’est pas rien.

Goz Beïda, le 29 juin 2002

Après une longue absence (1987)

A 48 ans je venais de prendre les fonctions de chef d’état major d’ALPA, alias l’amiral "Porte-avions" alias commandant"le groupe des porte-avions et l’aviation embarquée".

A cette époque, le Cruze vieillissait mal. Il réservait bien des mauvaises surprises aux pilotes, du genre blocage de commandes de vol, pannes électriques, pannes d’instruments de vol… Le moral n’était pas au beau fixe, la Marine attendait du ministre (J.P.Chevènement, tiens, tiens...) l’autorisation d’arrêter l’avion dont l’entretien en profondeur était déjà suspendu. Il fut jugé bon qu’une autorité et son bras droit reprennent les vols sur cet animal. Ainsi fit Alpa pour l’exemple. Ainsi fis-je… pour le plaisir!

La 12F affectée à la Base Aéronavale de Landivisiau (Finistère Nord) était commandée par le capitaine de frégate B. Autre temps, autres mœurs: j’étais lieutenant de vaisseau dans la même fonction 14 ans plus tôt. Je m’y rendis depuis Toulon. B., que je ne connaissais pas ou peu, devait me connaître par… le cahier de marche de la Flottille et par ce qui se raconte dans les carrés. Il était heureux de me voir, je le compris. A défaut de simulateur de vol, parti en révision générale pour plusieurs mois, il me fit redécouvrir, après 7 ans d’absence, le cockpit de l’avion. Assis sur le siège, mes mains retrouvaient la mémoire tactile de toutes ces commandes, boutons, interrupteurs. Il me suffisait de penser à un ordre, mes mains l’exécutaient toutes seules…

C’est par un bel après-midi d’octobre que je décollai pour une deuxième découverte, en tant qu'équipier de B. (indicatif Lascar bleu leader). Après environ 40 minutes de manœuvres diverses entre 15 000 et 45 000 pieds vint le moment de prendre la formation de poursuite. Est-ce intentionnellement que nous étions à la verticale de la base? Bleu leader partit donc dans le plan oblique d’abord avec la manette des gaz de plus en plus sur l’avant jusqu’à la position "pleins gaz". L’avion allégé était agréable à piloter et je suivais "stable à 50/100m" derrière, décalé pour éviter le souffle. J’entendis alors "Bleu 2, attention… P.C… top !" et je vis la post-combustion du leader s’allumer. La mienne en fit autant et nous partîmes pour 5 minutes de bonheur dans les azurs, à cadence max (6 à 7G). De mon temps ce genre de poursuite était prohibé. Les générations nouvelles avaient fait avancer le "schmillblick" et c’était très bien ainsi.

Le spectacle devait être agréable pour le personnel de la base: un "ancien" dans le sillage d’un "pacha" lancés dans un vol "sportif", cela ne pouvait qu'être bon pour leur moral… car c’était aussi un acte de confiance que ce vol.

Goz Beïda, le 28 juin 2002.

Sept vies dans un avion de quatre places au-dessus du désert du Ténéré (Août 2007)

Cette anecdote se déroule au Niger, au cours de l'une de mes missions au profit d'Aviation Sans Frontières.

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Il était 14 heures ce 28 juillet 2007 quand le téléphone sonna. Une voix difficilement compréhensible répondit à mon "Pilote aviation sans frontières, je vous écoute". Je finis par saisir qu’à plus de trois heures de vol de Zinder, à l’autre bout du désert du Ténéré, une femme en mal d’accoucher devait être évacuée. C’était le maire de la bourgade – Bilma, une oasis au pied d’un plateau rocheux – qui m’appelait.

La région de Zinder
(cliquez sur l'image pour agrandir)

Le terrain le plus proche se situait à Dirkou, à 40 km au nord-oust de Bilma – j’avais une carte sous les yeux – et je lui demandai si cette femme était transportable par voiture. Je lui précisai aussi que pour que l’évacuation puisse se faire, j’avais besoin de l’avis d’un médecin. De plus l’heure était trop tardive et il me faudrait attendre le lendemain matin pour venir. Une heure plus tard je recevais l’appel du médecin-capitaine de Dirkou me confirmant la demande pour une évacuation sur Agadès où se trouvait un hôpital. Je lui annonçai donc mon arrivée pour onze heures le lendemain, puisque je ne pouvais pas décoller avant 7 heures de Zinder, pour des raisons d’horaire d’ouverture de l’aérodrome et de lever du soleil aussi.

Dirkou se situe à 40km de Bilma
(nord-est du Niger)
(source photo: ici)

Je partis préparer l’avion, c’est-à-dire en compléter les pleins et remplir d’essence cinq bidons de 20 litres qui me permettraient d’effectuer le vol jusqu’à Agades en préservant la petite réserve de 100 litres en place à Dirkou. Il était 7 heures tapantes quand je décollai de Zinder le lendemain matin. Pour bénéficier d’un vent portant jusqu’à la moitié du parcours, je choisis l’option d’un vol à basse altitude. Vingt minutes après le décollage je perdais le contact VHF avec la tour de Zinder et pris le contact en HF et longue portée avec Niamey. Sous les ailes, après une heure de vol, il n’y avait plus trace de verdure. Sable et cailloux et bientôt les dunes, c’étaient là les éléments qui composaient le paysage. Par moments je volais dans un air saturé de sable, l’horizon disparaissait et j’avais du mal à distinguer le sol. Je passais alors au vol aux instruments, c’est-à-dire sans plus regarder dehors ; j’avais confiance en ce petit horizon artificiel particulièrement fiable qui m’avait déjà bien souvent aidé à me tirer d’affaire alors que je n’étais censé voler que par beau temps…

Après une heure de vol je perdis tout contact radio. L’impression de solitude, totale, ne m’était pas désagréable. Bien que me demandant qui et au bout de combien de temps serait à même de venir me chercher en cas d’atterrissage forcé, je n’avais aucun sentiment d’angoisse. Seul au dessus du désert de sable et dans un ciel vide, le cap sur un terrain inconnu au milieu des contrées les plus désertiques au monde, aux commandes d’un petit monomoteur pour aller chercher une femme tout aussi inconnue dont la survie tenait à si peu... j’étais serein. Je me sentais tout à la fois hors du monde et pourtant dans le monde car agissant de façon désintéressée en ayant pour motivation la solidarité avec les plus démunis. Cela me convenait tout à fait.

Une gorgée d’eau, un peu de sucre et une bouchée de pain de temps à autre pour rester vigilant ; le corps est une usine chimique et le cerveau son micro-ordinateur de commande: le pilote de monoplace n’a pas droit au "bug" et c’est pour cela qu’il doit être attentif à la déshydratation et à la chute du taux de glycémie. Élémentaire, n’est-il pas? L’attention toujours en éveil: cap, horizon, altitude, horizon, vitesse, horizon…

Quand le sable s'envole, il reste le vol aux instruments...

Et puis un coup d’œil à la carte pour chercher le prochain point remarquable au milieu de nulle part que l’on peut espérer découvrir si la visibilité s’améliore. Pour cette fois, ce sera une série de quatre pitons qui devraient apparaître au bout de trois heures de vol sur la gauche, alignés selon une oblique. Dans cette attente, un coup d’œil à l’extérieur me permit d’apercevoir le sommet d’un palmier dépassant d’une dune, tout ce qu’il restait sans doute d’un bouquet d’arbres autour d’un puits recouvert par le sable toujours en mouvement.

Ce jour-là, la chance était de mon côté: dans le coin gauche du pare-brise, apparaît en effet le premier piton – souvenir lointain d’une ancienne activité volcanique – bientôt suivi par trois autres, parfaitement alignés. Dans trois quarts d’heure je devrais être à même de découvrir la piste et plus loin derrière, les falaises qui dominent Dirkou.

Les 4 "pitons" espérés

La visibilité n’était pas excellente, loin s’en fallait ; l’heure tournait, le soleil montait, le désert chauffait et le sable avait tendance à s’envoler. Mais trois ou quatre kilomètres de visi, c’est plus que suffisant et c’est sans soucis que je suivais les indications du GPS, il suffisait de savoir attendre: un coup d’œil à l’instrument, un autre dehors dans l’axe, loin devant et bientôt la bonne nouvelle arrive ; la piste est là, axée par coïncidence sur la route suivie. Elle est longue, et je peux sans me poser de question atterrir directement avec du vent arrière ; c’est toujours un peu du précieux carburant économisé.

La piste!

La piste était au milieu du sable mais je n’avais pas aperçu de bourgade non plus que les falaises qui la dominent ni la vaste oasis dont on m’avait parlé. C’est au cours d’une autre mission qu’il me serait donné de les découvrir avec le secret révélé de la présence d’une nappe d’eau fossile – il ne pleut jamais à Dirkou - sous quelques mètres de sable.

Dirkou vu du ciel

Dirkou

Deux militaires armés de Kalashnikov m’accueillirent aimablement à l’aire de stationnement. Sans plus attendre je déchargeai les bidons de carburant que les soldats me firent passer tandis qu’assis sur l’aile je procédais au complément du plein. Bientôt deux véhicules soulevant un nuage de poussière approchèrent d’où débarquèrent l’adjoint au maire, deux conseillers et des parents de la jeune femme à évacuer, suivis d’une troisième avec le médecin, la femme en question, allongée à l’arrière, et une autre très jeune mère avec un bébé dans les bras.

Deux militaires gardent l'avion

Le plein achevé, l’adjoint au maire me remit la somme de 80 000 CFA, montant de la participation symbolique des habitants, qu’il convient de comparer aux huit heures de vols dépensée par ASF et financées par le conseil général de la Loire atlantique et quelques industriels de l’ouest de la France.

Les accompagnants

Le médecin me prit à part pour m’expliquer que faute d’instruments adéquats en état de marche il ne pouvait dire si la parturiente attendait des triplés, des jumeaux ou faisait une grossesse nerveuse avec rétention d’eau! Puis il me demanda s’il était possible de prendre en plus la jeune mère d’un bébé de neuf mois ayant absorbé du gazole. Ce dernier endurait des difficultés respiratoires auxquelles le médecin ne pouvait plus rien, la réserve d’oxygène de l’hôpital étant épuisée.

Une mère et son enfant.

Je répondis par l’affirmative : l’on installa la parturiente et sa mère à l’arrière, la jeune mère devant en place droite avec son enfant dans les bras et les bagages dans la « coffre ». Attentif à la santé du cocher, le médecin m’avait apporté des biscuits, du chocolat et une boisson tonique fraîche, un trésor sans le moindre doute pour lui qu’il me donnait généreusement. Il était midi, le soleil était à la verticale, le Ténéré ressemblait à un immense plat chaud recouvert de sable. Le vent et la température – 40 degrés – militaient en faveur d’un vol en altitude, l’état de la future mère aussi, en parfaite contradiction avec l’état du bébé qui nécessitait un air aussi riche en oxygène que possible.

La future mère était si enflée que je ne pus boucler la ceinture de sécurité, trop courte de 20 bons centimètres… C’est donc dans cet équipage que j’allai m’aligner face au vent et dos à la ville, par plus de 40 degrés pour un vol de près de trois heures à basse altitude dans un air surchauffé et terriblement turbulent. Comme me l’avait dit le médecin, "c’était ça ou deux jours d’une piste incertaine" car avec les grosses pluies tombées sur l’Aïr (voir la future anecdote "vendredi 13"), celle-ci étaient coupée en plusieurs endroits avant d’arriver à Agadès au lieu où elle contourne le massif par le sud.

Au bout d’une heure de vol au dessus du désert, la jeune femme commença à gémir à chaque forte turbulence, c’est à dire très souvent! Je tenais fermement l’appareil, pieds et mains comme on dit, à la fois ferme et souple aux commandes pour amortir les secousses autant que faire se pouvait. Je n’avais qu’une crainte, que la mère se mît à accoucher … Quant au bébé, il dormait dans les bras de sa mère, de ce côté tout allait bien.

Bientôt se profila la silhouette et les premiers contreforts du massif de l’Aïr sur l’avant droit du pare-brise en même temps que s’établissait le contact radio avec la tour d’Agadès. Rien que de bonnes nouvelles, les conditions sur le terrains étaient bonnes. Des véhicules militaires et des soldats armés en grand nombre occupaient les installations; les choses avaient bien changé depuis mon dernier passage; sur l’aire de stationnement, une ambulance militaire attendait ; cinq minutes après l’arrêt du moteur, elle emportait vers l’hôpital les trois femmes et le bébé…. Et (je l’appris plus tard) les jumeaux qui avaient eu le bon goût d’attendre d’être en lieu sûr pour débarquer dans ce monde hostile mais parfois solidaire.

Je profitai de me trouver sur un terrain avec quelques réserves d’essence pour faire le plein de l’avion et des "jerrycans" en plastic. A Zinder comme dans les auberges espagnoles, on ne consomme que l’essence que l’on a apportée. Le commandant de l’aérodrome vint me saluer, toujours aimable, simple, souriant et prêt à apporter son aide. On commençait à bien se connaître.

Après deux heures d’un vol tranquille, je me posais à Zinder et rendis compte à ASF ORLY de cette double évacuation. La réponse de mon cher Président ne se fit pas attendre: le prix pour cette évacuation était trop élevé ! Je lui répondis que le coût devait être divisé par deux bien sûr – le bébé et la parturiente – puis quelques jours après, en apprenant que bébé, mère et jumeaux avaient tous pu être tirés d’affaire grâce à ce vol, je précisais que c’était en définitive par quatre qu’il fallait diviser le prix à payer pour l’opération, soit deux heures de vol pour une vie.


Finistère, le 12 octobre 2008

P2V7 pleine lucarne (Mai 1966)

Pour les non-initiés, quelques explications préalables sur l'organisation du contrôle des avions et leur circulation à proximité d'un aérodrome militaire dans les années 60.

La tour de contrôle comprend deux étages:
- un étage supérieur tout en verre est en charge, par bonnes conditions météo, du contrôle à vue au moyen de deux fréquences radio dites fréquence Tour (en vol dans le circuit d'atterrissage) et fréquence Roulage (au sol pour le roulage et le décollage). Le terrain est alors dit bleu ou vert.
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un étage inférieur "aveugle" appelé "approche", disposant des moyens radar et de fréquences radio permettant de contrôler effectivement tous les mouvements d'avions du décollage à l'atterrissage par mauvaises conditions météo. Le terrain est alors dit jaune.
On appelle "percée" la procédure qui permet à un avion de descendre depuis son altitude d'arrivée jusqu'à l'atterrissage. Celle-ci peut être effectuée de façon autonome ou dirigée depuis l'Approche.

Le but du vol raconté ici était d'acquérir la procédure d'atterrissage en "terrain jaune".
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C’était une belle matinée de printemps, un vendredi, je me souviens. Au programme: un vol solo qui commençait, avion "lourd" (9000 livres de carburant répartis dans le fuselage et surtout dans l’aile), par une montée à 20 000 pieds. Suivait une percée contrôlée par l’Approche, puis, une fois stabilisé à 1500 pieds dans l’axe de la piste, un CGA (Ground controled approach) avec remise des gaz en toute finale selon les procédures " terrain jaune". Puis retour en montée 20000, etc.… Tout cela pour entrainer le tout jeune pilote que j’étais aux procédures à suivre par mauvaises conditions météorologiques. Cependant le terrain ce jour là était "bleu" comme le ciel et le contrôle dans la zone proche de l’aérodrome se faisait depuis la tour pour les autres avion. Dans ces conditions, un risque de confusion existait, encore que tout pilote en vol à vue, par bonnes conditions, est responsable de l’anti-colision.

Appliquant la procédure terrain "jaune", je restais en permanence sur la fréquence d’approche, jusqu’au toucher des roues… Encore jeune sur Crusader, je m’appliquais à faire comme si j’étais dans les nuages, contrôlant de façon stricte la vitesse, le régime-moteur, le cap, la pente de montée ou de descente, tout aux instruments, le nez et les yeux sur le tableau de bord. Après un CGA, en configuration atterrissage train sorti voilure haute, soufflage de couche limite en route, vitesse 130 nœuds, arrivant à mes "minima" (300 pieds) j’annonçai: "remise des gaz" et m’appliquai donc, aux instruments, à conserver l’altitude de 300 pieds, couper le soufflage de couche limite à 150 nœuds puis à rentrer le train, la voilure à 180 nœuds, contre verrouiller le système de manœuvre de la voilure avant 220 nœuds et à ce moment seulement débuter la montée vers 1000 pieds en accélérant. C’est alors que le contrôleur d’approche m’annonça :

" - Lascar…, P2V7 au décollage. "

Je regardai dehors, vis que je dépassais à ce moment l’extrémité de la piste ; j’étais donc devant le P2V7 et deux fois plus rapide. Serein, je repris donc le vol aux instruments: 1000 pieds, toujours, accélération à 350 nœuds, vitesse de montée. Je pris alors franchement 15° à la maquette de l’horizon artificiel pour cabrer l’avion à son angle de montée. C’est à cet instant précis que, dans la partie haute de mon champ visuel, je discernai quelque chose. Levant les yeux, je vis "en pleine lucarne" un magnifique Neptune P2V7 avec son beau fuselage blanc et son aile magnifique, deux réservoirs en extrémités, 2 moteurs à hélices quadri-pales, 2 réacteurs d’appoint, 13 hommes d’équipage… que dans la seconde j’allais percuter par-dessous.

Un P2V7
(Source photo : ici)

Ce ne fut pas le résultat d’une réflexion mais un simple réflexe, contre-nature chez un chasseur qui n’aime pas les G négatifs: pousser sur le manche… Et pourtant c’est ce que je fis, pas tout à fait certain que la dérive fort haute du Crusader n’allait pas toucher le ventre du Neptune. Les genoux en flanelle - réaction normale à la décharge violente d’adrénaline - j’annonçai à l’approche :

" - Collision évitée… "

Sur une autre fréquence, le lieutenant de vaisseau S, commandant de bord, annonçait lui aussi :

" - Collision évitée … !"

Je demandai un secteur d’attente et passai les trente minutes suivantes à regarder dehors en tournant en rond avant de revenir me poser. Mike, second de la formation, à qui je rendis compte, me dit en riant à moitié, comme il savait le faire :

"- Bon, écoute, tu as pioché dans ton capital-chance. Tu sais, chaque pilote en a un… Pas du même montant et personne ne connaît celui dont il dispose… "

Il y eut des débriefings du côté du service des opérations et du contrôle aérien pour que pareille chose ne se reproduise plus. Chacun avait conscience qu’il s’en était fallu d’un cheveu, d’un réflexe, d’un champ visuel optimal, que la Marine perdît 14 hommes et deux avions de combat.

Le soir - je passais mes ouiquendes en solitaire - assistant au "Royal" à un film (le Journal d'une femme en blanc) comprenant une scène d’opération médicale, j’eus un malaise ! Ma voisine - une inconnue qui le demeura - me regarda d’un drôle d’air: "Quelle femmelette !" pensait-elle sans doute.

Et moi qui me prenais pour un preux chevalier du ciel…

Goz Beïda le 26 juin 2002

La nuit de tous les bonheurs d’un hibou (1972)

Hibou, c’est le nom que l’on donne aux chasseurs de nuit. Dans la Marine, il faut de plus être un apponteur de nuit pour mériter cette appellation très contrôlée. En cet automne 72, j’étais depuis plus de trois ans déjà un hibou non seulement qualifié mais confirmé.

Le porte-avions opérait en Méditerranée occidentale et l’état major de l’amiral commandant le groupe de porte-avions et l’aviation embarquée était à bord. Le capitaine de frégate B1, responsable "chasse" à l’état major, avait une idée en tête: faire faire de l’alerte à 2 minutes de catapultage et de l’interception de nuit en dessous de 1000 pieds (300 mètres). De cet officier d’état-major, chacun savait qu’il adorait le vol, toujours prêt à s’installer dans un cockpit. En somme, il méritait pleinement sa réputation de "crevard" comme l’on dit avec déférence en argot d’aviateur à propos de ce type de pilote. Pour ma part, je lui étais reconnaissant d’avoir appuyé ma demande d’être affecté sur Crusader (je fus le premier très jeune pilote à aller à la 12F) alors qu’il commandait sept ans plus tôt la flottille Étendard pré-opérationnelle à laquelle j’étais affecté comme pilote-stagiaire. Fin psychologue, il avait même écrit: "s’épanouira en sortant du carcan-école". Ce qui s’avéra.

La Flottille 12F était alors commandée par le capitaine de corvette Béru, j’étais son second et nous avions deux points d’accord: nous lisions Le Canard enchaîné et il aimait à me dire (prêchant un convaincu): "connais la réglementation... pour savoir quand tu en sors. C’est notre boulot, savoir en sortir et savoir qu’on en sort. " Il riait fort, parlait haut, plaisantait gras, jouait au tarot, vivait dans un certain et apparent désordre, était d’un calme imperturbable en vol. Nous connaissions tous le récit de son éjection sur Étendard lors d’une panne réacteur à très basse altitude, au dessus de la mer: son leader lui ordonnant l’éjection, il avait calmement répondu "un instant, je note les paramètres-moteur" puis s’était envolé. Il était doté d’un esprit vif, d’une personnalité rayonnante qui ne passait pas inaperçue et d’une solide expérience aéronautique.

Si je n’étais pas pour lui un compagnon d’élection, nous nous complétions fort bien et la flottille s’en portait bien. Comme second, il me laissait organiser les affaires à mon idée, donnant à l’unité un caractère plus strict, plus militaire en somme. Par ailleurs j’avais une expérience sur Crusader et en vol de nuit considérable déjà et inégalée à ce moment-là. Voilà pour les hommes qui avaient rendez-vous cette nuit-là.

A une heure du matin je pris donc l’alerte. Béru m’avait vivement recommandé de laisser de côté ce qu’il appelait les élucubrations de B1 et surtout de ne pas descendre au-dessous de 1000 pieds. Je connaissais mes ordres… Sanglé dans le cockpit, je profitais de cette nuit claire de pleine lune. Sur le pont je voyais les quelques hommes immobiles prêts à mettre le dispositif de démarrage (complexe pour le "cruse" qui ne disposait pas de démarreur autonome) et de catapultage. J’étais serein. Cela faisait des années que je n’osais espérer cette avancée dans l’utilisation de notre avion que tant d’esprits craintifs s’acharnaient à sous-employer.

L’adversaire était un avion de patrouille maritime, un Atlantic, tout neuf. Il se plaçait sous l’horizon radar de la flotte à 50 nautiques (près de 100 km de distance), au ras des flots, montait de temps à autre, donnait un tour d’antenne de son radar pour cibler les diverses unités et redescendait à très basse altitude, hors de portée de la détection par les radars de l’escadre.

Un atlantic volant au raz des flots
source photo 1: ici
source photo 2: les ailes de la Mer


Il jouissait depuis longtemps de l’impunité car de nuit on n’osait pas utiliser le "Cruse" qui donnait des sueurs froides aux commandants de porte-avions et à l’état major lors du retour à bord. Mais, foi de B1, les choses allaient enfin changer! Après 40 minutes d’attente, l’ordre vint de catapulter. Dans les deux minutes suivantes je me retrouvais en vol, avion paré à intercepter dans l’azimut xxx.

Le contrôleur me demanda de monter à 3000 pieds; très vite, j’eus un magnifique contact radar à 25 nautiques… et coupai dans l’instant l’émission du radar de bord: en effet, avec leurs équipements, les avions de patrouille maritime ont instantanément une alerte de détection en azimut qu’ils peuvent alors contrer en faisant face. Et puis le "cruse" était équipé de feux de navigation et de deux magnifiques feux dits anti-collision, genre ambulance ou police secours, qui se voyaient de loin. C’est pourquoi j’éteignis le total, et répondis par monosyllabes à mon contrôleur.

Volant à 450 nœuds soit un peu plus de 800 km/h au-dessus d’une mer lisse, je m’approchai de ma proie en silence, invisible. Les yeux dehors je la vis tout à coup, ombre brillante renvoyant la clarté de la lune: je sortis les aérofreins réduisant la vitesse à 300 nœuds et entamai un large et doux virage se terminant en descente, plein arrière de ma cible que je crucifiai dans le viseur. Après que le son "missile verrouillé" eut chanté dans mes oreilles, je m’avançai un peu plus, faisant une visée "canon". Je réduisis la vitesse - celle de ma cible était de 180 nœuds environ - descendis encore, passai comme un squale à gauche et plus bas - 400 pieds… - continuai quelques secondes, et virant en montant par la gauche, enclenchai la post-combustion en allumant tous mes feux.

Je me pris à imaginer la tête des 14 hommes d’équipage de l’Atlantic... Le commandant de bord, lieutenant de vaisseau P, commandera la base de Lann Bihoué la deuxième année de mon commandement à Landivisiau. Nous étions de bons camarades… Rentré à bord, je fus tout de suite interviewé par B1. Dans l’euphorie - la nuit, l’oxygène à 100%, le vol, la mission - je lui donnai toutes les explications, ajoutant qu’une visée canon dans ces conditions était faisable. B1 eut l’air très intéressé mais "Béru" était furieux: "tu connaissais pourtant bien la réglementation et mes ordres…". Je ne dis rien, pensant en moi-même "oui, c’est sciemment que j’en suis sorti, ne suis-je pas payé pour cela ?" Je pense pourtant qu’il m’en a voulu. Je le compris lors de la notation! Je ne sais si le concept de l’emploi opérationnel de notre avion d’interception avait pu ainsi progresser dans les états-majors. Mais par le bouche à oreille, parmi les hiboux, l’histoire fut connue. Et je l’espère appréciée. Dans la Pat’mar, elle ne fut pas oubliée, comme j’en eus confirmation 16 années plus tard…



Goz Beïda, le 27 juin 2002.

"Saint Raphaël, veillez sur nous" ou l’histoire d’un croisement insolite (Mai 1974)

A cette époque j’étais second de la 12F, en détachement à Nîmes avec trois avions dont le n°6 (Nr6) qui me donnait bien des soucis avec ses pannes électriques à répétition, ce qui voulait dire, sans préavis, perte des stabilisateurs en lacet et roulis ce qui est désagréable à grande vitesse et basse altitude avec le cigare volant qu’était le Crusader. Mais ce jour-là, le 6 eut des égards pour moi… J’étais aussi depuis 4 ans le leader de la présentation en vol à deux avions, mes équipiers changeant au gré des affectations.

Le Crusader, "cigare volant"
(source photo: "Marine Nationale")

Ce dimanche de printemps, il y avait journée Portes ouvertes à la base aéronavale de Fréjus-Saint Raphaël et j’étais donc requis à rester avec le Premier Maître A sur la base aéronavale de Nimes-Garons, jusqu’au jour de la manifestation. Nous n’avions pas le choix: il ne restait que deux avions, dont le 6 que je décidai de prendre.

Lorsque vint le dimanche, il fit à Saint Raphaël un de ces temps chaud et brumeux comme cela se produit assez souvent en mai. Ce qui signifiait: pas d’horizon (ou un horizon flou) pour le pilotage à vue à très grande vitesse et virages serrés… Pas de bonne visibilité pour repérer le partenaire ou trouver la piste (en herbe verte au milieu d’un grand espace… en herbe). Pas de bonne visibilité non plus pour respecter les distances de sécurité avec les spectateurs,la réglementation interdisant le survol de ces "admirateurs" pourtant amateurs de bruit, de mouvement, de précision et d’émotions.

Prêts pour le vol, nous tenant à côté de nos avions, toujours à Nîmes, nous sommes prévenus qu’en raison des conditions de visibilité réduite, la prestation des Alizé comme celle des Etendard sont annulées… mais que celle des Crusader (la plus attendue mais la plus difficile) est maintenue !

5h30. Décollage en section avec post combustion, histoire de sortir les Nîmois de leur sieste dominicale (non, mais enfin, quoi ! y a pas d’raison, hein ?) et de se mettre en forme. Les avions sont en plein partiel, plus légers, plus maniables, et nous voilà transitant sur la mer jolie, la Camargue à gauche puis la prison de Monte Cristo droit devant, bientôt les calanques de Cassis, Toulon, les îles d’Hyères et enfin Saint Raphaël où l’on nous attend comme l’assoiffé son verre d’eau fraîche. Las, la "visi" est franchement "dégueu" (langage pilote), pas d’horizon… mais le directeur des vols au sol nous confirme:

"- Début de présentation dans quatre minutes… "

Cette présentation, nous la savions sur le bout des doigts: pendant 6 minutes, ensemble puis séparés, au même cap ou au cap inverse, en virages, l’un train et voilure sortis à basse vitesse, l’autre à 600 nœuds (1100km/h soit 300m/s) et enfin, clou du spectacle, le croisement, à l’issue de deux virages, des 2 avions à 600 nœuds (vitesse de rapprochement 600m/s) à 500 pieds au dessus de la piste pour le leader et 300 pieds pour l’équipier (soit 60 mètres de séparation entre les deux avions).

A la suite de la présentations "tout sorti"*, dans le rôle de "leader" je pars donc en montée en ouvrant dans un premier temps de 30 degrés par la gauche, post combustion enclenchée tandis que train, crosse et voilure sont en cours de manœuvre pour que l’avion retrouve une configuration "lisse" compatible avec les grandes vitesses. Celle-ci acquise j’entame alors un virage par la droite de 210 degrés, d’abord en montée puis en descente en accélération sous facteur de charge de plus en plus élevé (6 à 7 g) tandis que le vitesse augmente pour se stabiliser à 600 nœuds, à l’altitude de 500 pieds, tout en cherchant du regard à la fois la piste pour m’aligner dans l’axe et mon équipier…


Crusader en "configuration lisse"
(source : livre "Adieu Cruze" - coll. Prestige aéronautique)


Crusader en configuration "tout sorti" avec post-combustion
(source: livre "Adieu Cruze" - coll. Prestige aéronautique)


Crusader en configuration "tout sorti" vu de l'avant
(source: collection personnelle)

Dans cette circonstance très particulière, je perçois l’axe de la piste mais je ne réussis pas à stabiliser l’altitude, ce dont je préviens A (mon équipier) en lui annonçant mes altitudes successives : 500, 400, 300 pieds… Enfin stable à 300 pieds et 600 nœuds au-dessus de la piste, je ne vois toujours pas mon équipier quand lui m’annonce qu’il ne me voit pas non plus mais se trouve au-dessus de la piste… Moi aussi !

C’était fini pour la présentation… Nos combinaisons étaient trempées, nous nous sommes rassemblés tranquillement à 5000 pieds au-dessus de la mer. Le contrôleur nous dit sobrement:

- "Lascar rouge de Saint Raphaël, merci pour votre prestation et bon retour"
- "Lascar rouge bien reçu, deux on passe sur chenal 7"

Le retour se fit par le même itinéraire qu’à l’aller, en silence, chacun profitant de la vue des voiliers et autres bateaux rapides des milliardaires tropéziens sur la mer jolie. Nous là-haut, ce que nous avions, ils ne l’auraient jamais… Escale à Nîmes puis, le temps de faire les pleins et vérifier le niveau d’huile, retour à Landivisiau, à l’autre bout de la France, en effectuant un vol à haute altitude avec le minimum de mots échangés avec le contrôle militaire.

A Kerduden - le "manoir" quelque peu délabré au milieu des bois où nous habitions - histoire de rire, je dus certainement dire à Soazic: "Tiens, aujourd’hui, avec A, nous n’ avons pas été loin de nous transformer en lumière…"

Le lendemain je me trouvais au carré quand le capitaine de corvette X vint vers moi et me dit:

- "J’étais à Saint Raph’ hier, vous avez fait une très belle présentation qui a consolé le public de l’absence des autres.
- Ah oui ? C’est gentil de nous le dire ! Et le croisement, c’était comment ?
- Parfaitement synchro !! "

Et on s'est pas vus ? Aïe, Aïe, Aïe...

Goz Beïda, le 25 juin 2002.

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* Configuration "tout sorti": configuration d'atterrissage (décollage ou appontage) avec train et crosse sorties et voilure haute. La configuration "lisse" c'est l'inverse.